L’Iran est un ensemble politique où la dimension ethno-confessionnelle est essentielle. La tradition millénaire de l’empire perse reposait sur la tolérance à l’égard de toutes les minorités. L’empereur perse le plus puissant, Darius Ier, se présentait comme « le roi du pays de toutes les ethnies ». Cette phrase est gravée sur sa tombe à Suse (Shush), en 486 av. J.-C. Cette tradition de tolérance a été rompue en 1928 au profit d’un système hypercentralisé de répression des minorités.

Cette rupture a été portée par la dynastie du shah Pahlavi puis, en 1979, par la République islamique d’Iran, qui renversa le régime du shah et instaura une théocratie autoritaire fondée sur l’islam chiite, religion d’État. Le pays est en réalité dirigé par le Guide suprême, descendant proclamé du Prophète, choisi par un conseil de mollahs. Le bras armé du régime est constitué par les « gardiens de la révolution », véritable police des mœurs, notamment contre les femmes qui refusent le port du voile. Les minorités ethniques des périphéries sont les principales cibles d’une sévère répression. Ces gardiens, base du régime, comptent environ 150 000 hommes et jouent à la fois le rôle de police et d’armée, contrôlant une grande partie de l’économie. Depuis 1979, ils ont conduit une répression féroce : assassinats par fusillade, pendaisons, tortures et viols, notamment contre les femmes, les jeunes et les minorités ethniques. Le régime chiite radical a mené un combat culturel total contre l’islam sunnite et contre les cultures des minorités ethniques, imposant une islamisation radicale forcée. Même l’identité perse est marginalisée.

C’est là la principale différence avec le régime précédent du shah, qui s’inscrivait dans la tradition perse, bien qu’il s’agît d’une dictature répressive dotée d’une police politique, la SAVAK, qui torturait et assassinait. Dans la mémoire collective iranienne, cela demeure très présent. C’est pourquoi le retour de la monarchie Pahlavi, représentée par le fils du shah qui vit aux États-Unis, ne constitue pas une solution consensuelle pour les Iraniens. La République islamique favorisait le « centre persan » au détriment des périphéries ethniques, laissées dans une grande pauvreté. Ce pouvoir central très fort s’appuyait en théorie sur environ 50 % de la population, qui est persane. Toutefois, ce « centre persan », très éduqué et cultivé, a mené une opposition frontale, notamment à travers les mouvements étudiants et féminins. Pendant des décennies, ces mouvements de contestation ont été brisés par la répression et la terreur exercée par les gardiens de la révolution. La situation peut-elle changer après l’assassinat du guide Khamenei et la décapitation des élites des pasdaran (dont l’ampleur exacte n’est pas encore connue) ? Il est difficile qu’une opposition structurée puisse émerger à partir du centre, affaibli pendant des années de répression.

Les minorités ethniques constituent en revanche des oppositions vraiment actives. Leur déclassement économique par rapport au centre — où elles ont souvent été considérées comme des « citoyens de seconde zone » — constitue le moteur structurel de la contestation. Ces minorités, importantes en nombre (environ 50 % de la population), sont principalement au nombre de quatre : les Azéris (25 %), les Kurdes (15 %), les Baloutches et les Arabes. Premièrement, l’Azerbaïdjan occidental, peuplé d’Azéris turcophones et chiites, représente environ 25 % des 90 millions d’Iraniens. Cette région du nord-ouest de l’Iran partage une frontière montagneuse avec la République d’Azerbaïdjan indépendante. Les Azéris des deux côtés de la frontière conservent l’espoir historique d’une réunification, inscrite dans une logique politique pan-turque : Bakou, Tabriz, Ankara. Toutefois, le régime iranien mène une répression très violente contre toute velléité de nationalisme azéri.

Le pouvoir islamique redoutait particulièrement une révolte azérie. En effet, le poids démographique des Azéris est considérable. C’est pourquoi cette minorité est relativement mieux traitée économiquement, même si son niveau de vie reste inférieur à celui de la population de la République d’Azerbaïdjan, riche en pétrole et en gaz. L’Azerbaïdjan est en outre un acteur géopolitique majeur, avec la mer Caspienne et la ville frontalière d’Astara, véritable nœud commercial sur l’axe septentrional des routes de la soie. Le régime de Bakou entretient des relations complexes avec ces minorités : il est proche des États-Unis et d’Israël, allié d’Ankara, et dialogue d’égal à égal avec la Russie de Vladimir Poutine. La frontière avec l’Iran constitue un enjeu militaire important depuis plusieurs années, notamment en raison de la présence américaine et israélienne. Astara est ainsi devenue un centre militaire significatif. Par ailleurs, des négociations de paix sont très avancées avec l’Arménie. Le voisin azéri pratique un islam chiite largement sécularisé, en opposition marquée avec celui de l’Iran. Les femmes actives n’y portent généralement pas le voile. L’Azerbaïdjan devient ainsi un pôle d’attraction pour les Azéris d’Iran. Des hypothèses circulent d’infiltration de la CIA et du Mossad dans cette province iranienne. Les Azéris d’Iran mènent surtout un combat politique et culturel, non militaire, contrairement aux Kurdes de l’ouest et aux Baloutches du sud-est.

Quant au Kurdistan iranien, situé à l’ouest de l’Iran, il possède une forte tradition militaire de résistance, absente chez les Azéris. La conscience nationale kurde s’est forgée face à une répression implacable. Malgré cela, les groupes d’opposition armés restent actifs et bénéficieraient également de soutiens extérieurs. Le Kurdistan iranien, tout comme l’Azerbaïdjan iranien, pourrait fournir des élites politiques en cas d’effondrement du pouvoir central.

Enfin, la minorité baloutche, un peu à part, est sunnite et représente environ 2 % de la population iranienne. C’est le groupe ethnique le plus combatif contre le pouvoir central. Les Baloutches ont payé le plus lourd tribut face à la répression extrêmement brutale des gardiens de la révolution. Cependant, malgré la répression, ces oppositions ethniques restent attachées à la Perse millénaire. Elles sont favorables à un retour à une forme d’État fédéral rappelant la tradition impériale antérieure à la dynastie Pahlavi.

En attendant que les États-Unis expliquent comment ils envisagent l’avenir de l’Iran, voilà la situation ethnique auquel seront confrontées les nouvelles élites au pouvoir (qu’il s’agisse des Pahlavi, des mouvements d’opposition à la théocratie iranienne), dans le but de sauvegarder l’unité de la plus ancienne entité étatique du monde.

Eric Djabiev