En 1990, les écologistes allemands affirment : «L’Amazonie doit être intouchable, car c’est la banque de réserve forestière de l’humanité». Toutefois, de nombreuses protestations s’élèvent contre la ratification de la convention.
De même qu’en 1947-48, l’ONU avait élaboré le projet de faire de Jérusalem une « ville internationale », un peu partout au fil des décennies, des voix se sont élevées pour réclamer une internationalisation de la forêt amazonienne, la plus large étendue de forêt primaire du monde. Certains considèrent en effet que la forêt amazonienne, source d’eau et d’oxygène, et réservoir exceptionnel de biodiversité, devrait appartenir à tous, comme bien public de l’humanité. Une idée que rappelle un peu le concept de la terre nourricière, la Pacha Mama, des peuples andins.
Le juriste Christian Caubet rappelle que les presque 7 millions de km² de l’Amazonie constituent «le plus grand bassin hydrographique du monde. Ses 80.000 km de cours d’eau, souvent navigables, fournissent dans leur ensemble 20 % de toute l’eau douce disponible sur la terre. Ses richesses naturelles, qui sont loin d’être complètement répertoriées, comprennent d’abord les innombrables essences végétales de la plus grande forêt tropicale en zone humide de la planète. Les ressources minérales connues et économiquement exploitables sont très variées : fer, cuivre, manganèse, cassitérite, bauxite, nickel, kaolin, titane, vanadium, or, diamants, gypse, calcaire, sel-gemme».
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Unesco, l’agence de l’ONU pour l’éducation, la science et la culture, a développé le projet de créer un Institut international de l’hylée (= forêt) amazonienne (IIHA), chargé d’internationaliser la recherche scientifique et agronomique portant sur l’Amazonie, en rassemblant des chercheurs de différents pays. Il s’agissait aussi pour l’Unesco de contribuer, par cette synergie internationale de scientifiques, à stimuler le développement économique de la région, dont les habitants restaient pour la plupart encore très pauvres.
L’Unesco organisa des conférences en 1947 et 1948, en présence des pays de la région, des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et des délégués de l’UNESCO, de l’OMS, de la FAO et d’organisations panaméricaines pour élaborer, par une convention, le statut de cet institut.
Mais, comme l’a observé Christian Caubet, à l’époque déjà, «au Brésil, de nombreuses protestations s’élèvent contre la ratification de la convention, qui aurait pour effet d’internationaliser l’Amazonie au détriment du pouvoir de décision souverain du Brésil».
Ainsi, finalement, le projet de l’Unesco n’aboutit pas, une première fois. Déjà, un siècle plus tôt, des projets en ce sens avaient éclos, mais pas toujours conçus dans un esprit progressiste. Par exemple, «au XIX siècle, l’hydrographe et météorologue Matthew Fontaine Maury, directeur de l’Observatoire naval de Washington, propose de régler la question raciale aux États-Unis en colonisant l’Amazonie pour y déplacer la population noire américaine!» écrit Renaud Lambert, dans son article « Main basse sur l’Amazonie », pour Le Monde Diplomatique.
Dans les années 1960, le Hudson Institute, think tank états-unien conservateur, élabore le projet «Grands lacs», ambitieuse tentative de développement global de l’Amazonie. Le projet prévoyait la création de sept lacs reliés entre eux par des canaux. « L’ensemble devait permettre la navigation de navires de 20.000 tonnes, pour l’exportation des ressources à exploiter dans la région. Le projet reçut une large publicité. Plusieurs réunions lui furent consacrées au Brésil, avec la participation de diverses autorités de rang ministériel. L’ampleur du projet, ses graves lacunes et la menace qu’il faisait peser sur la souveraineté brésilienne ne tardèrent pas à provoquer de vives critiques», écrit encore M. Caubet. Ainsi, le projet du Hudson Institute échoue lui aussi.
Convoitises ou sauvegarde ?
Il devient clair que l’implication des puissances étrangères est un frein à un projet mondial, notamment pour le Brésil, pays sur le territoire souverain duquel se trouve la majeure partie de la forêt primaire. Durant la décennie suivante donc, un autre projet est lancé, cette fois, par huit États de la région : Bolivie, Brésil, Colombie, Equateur, Guyana, Pérou, Suriname et Venezuela. Appelé Traité de Coopération Amazonienne (TCA), ou «Pacte Amazonien», il est signé à Brasilia le 3 juillet 1978. Cet instrument multilatéral original de coopération pan-amazonienne entend «préserver les équilibres écologiques d’une région particulièrement vulnérable», et surtout affirmer la souveraineté des États parties prenantes sur les richesses de l’Amazonie, contre les convoitises des puissances étrangères.
Dans les années 1980, les premières préoccupations face aux conséquences de la déforestation et les premières campagnes d’ampleur mondiale menées par les peuples indigènes pour défendre leur écosystème menacé par les prédations économiques, ravivent une nouvelle fois le débat. En 1989, l’homme politique écologiste états-unien Al Gore affirmait : «au contraire de ce que les Brésiliens pensent, l’Amazonie n’est pas à eux, mais à nous tous». La même année, le président français Mitterrand déclarait : «le Brésil doit accepter une souveraineté relative sur l’Amazonie».
Chloé Maurel
Première parution : https://www.equaltimes.org/
