Contrairement aux espoirs de ceux qui avaient fait courir les rumeurs sur sa possible démission, le pape François est mort au combat. Comme on pouvait s’y attendre d’un homme comme lui qui, ferme dans ses convictions en défense du bien commun, de la justice et des plus démunis de la Terre, n’avait peur de rien ni de personne.

Jamais effrayé à l’idée d’exprimer ses opinions politiques — tranchantes et d’une concision lapidaire, comme dans le cas de « l’OTAN qui aboyait aux portes de la Russie » —, il était doté d’une clairvoyance que les historiens de profession ou les spécialistes de littérature ont rarement su égaler. Il n’est donc pas surprenant que le peuple palestinien — victime du massacre le plus brutal et le plus délibéré de ce siècle — l’ait toujours considéré comme un ami fidèle, dont les appels téléphoniques du soir à la paroisse catholique de Gaza constituaient rien de moins qu’un appel incessant à l’humanité pour mettre fin au martyre en cours. Telle fut aussi sa dernière apparition publique.

Il est en effet difficile de ne pas voir dans son dernier bain de foule — que les médecins lui avaient déconseillé — un geste volontaire, chargé d’une signification particulière. Un geste accompli en pleine conscience d’être à l’article de la mort ; et accompli pour offrir un don ultime au peuple des fidèles ainsi qu’un héritage à l’humanité tout entière. À ces « autres » auxquels, comme l’a dit le Dalaï Lama, il s’est entièrement consacré tout au long de sa vie. Et à qui il a laissé - dans son dernier discours qui leur était destiné, mais qu’il n’a pas eu la force de prononcer lui-même — l’enseignement de toujours poursuivre, dans leur engagement politique et social, « la liberté de pensée et d’expression ».

Un enseignement, celui-ci, qui laisserait sans voix ceux qui ne savent pas voir combien le christianisme constitue l’essence même de la civilisation occidentale, même lorsque celle-ci s’exprime à travers les penseurs « révolutionnaires » du siècle des Lumières, du XIXe eu du XXe siècles. Un geste de sacrifice pleinement conscient, qui confirme et parachève l’œuvre d’une vie.

Et qui, à son tour, explique pleinement pourquoi, ces derniers temps, sa parole — la parole du Pape — a eu un écho d’une puissance que n’avaient jamais atteinte ses prédécesseurs. Et un retentissement aussi significatif en dehors même du monde catholique, dans la société globale, multiculturelle et multireligieuse du XXIe siècle.

Dans un monde où la puissance des armes a atteint des sommets inimaginables, au point de faire craindre qu’elle échappe au contrôle des êtres humains, il a toujours prêché contre la guerre. Mais il a concrètement œuvré pour favoriser le dialogue et la compréhension mutuelle, parfois davantage encore que pour obtenir la signature, au bas d’un traité de paix, de responsables politiques réticents et peu convaincus. De lui semblait émaner la conviction que, du fait de la faiblesse de la nature humaine, il est presque impossible d’éviter les conflits.

Toutefois, si les affrontements sont inévitables, les rivalités et les haines ne doivent pas pour autant se transformer nécessairement en guerre. En cela, nul signe d’indifférence envers ceux qui souffrent ; car au contraire, François a donné d’innombrables preuves d’être personnellement meurtri par un phénomène — la mondialisation de l’indifférence — atrocement répandu dans les sociétés de ce début de siècle. Et ce, malgré le fait que, contrairement au passé, les générations actuelles disposent de tous les moyens pour être informées des malheurs d’autrui, y compris ceux de peuples dispersés, très éloignés et parlant des langues incompréhensibles.

Le pape François a ainsi toujours manifesté une conscience aiguë du fait que le contraire de la guerre et de la violence ne saurait être une paix qui accepte l’injustice. Le contraire de la guerre n’est pas la simple absence de confrontations violentes entre les êtres humains ou entre les instruments de mort qu’ils ont créés. Il y avait chez lui la conscience que le contraire de la guerre réside dans le dialogue et la négociation, inspirés par le sentiment chrétien de la charité, et orientés vers la recherche de la compréhension mutuelle.

Il est facile d’imaginer, bien sûr, à quel point il est difficile — partant d’une telle approche —d’être le plus important leader spirituel du monde, non seulement dans le cadre des relations entre les peuples, mais aussi au sein même de l’Église. Et ce n’est pas un hasard s’il a eu, et continuera d’avoir, des ennemis idéologiques au sein du monde catholique, ou parmi ceux qui — parfois sans se rendre compte qu’ils profèrent des blasphèmes — se proclament tels. L’un d’eux, par ailleurs, et parmi les plus connus, n’est autre que le vice-président des États-Unis, la dernière personne qu’il a généreusement reçue la veille de sa disparition.

Les historiens du futur auront une tâche plus facile que ses contemporains pour évaluer le bien qu’il a fait à l’Église et à la société. Pour l’instant, toutefois, ceux qui ont osé porter un jugement n’ont pu qu’écrire que « tout en restant un conservateur social sous l’humble image de curé de paroisse, le pape François a brisé les codes, démontrant une plus grande propension au risque que ses prédécesseurs. Il a visité plus de soixante pays, dont certains parmi les plus pauvres du monde, ainsi que d’autres reflétant son engagement pour le dialogue interreligieux. Il a offert une voix cohérente de compassion et un cadre éthique pour aborder les questions de pauvreté, de changement climatique et d’exclusion sociale. » (Brian Casey)

D’autres ont écrit qu’il était « un leader très intelligent qui comprend les limites, les complexités et les défis que comporte le fait d’évoluer dans une institution ancienne comme l’Église catholique, et ses nominations reflétaient cette conscience. François était un homme de foi résolue et inébranlable. Il était profondément conscient de sa propre mortalité et de son héritage, alors que le monde entrait dans une ère de crise climatique et d’autoritarisme croissant, dépourvu d’un cadre intellectuel lui permettant de surmonter ces dangers et de se projeter vers un futur plus sain et progressiste. » (Simón Cazal)

L’auteur de ces lignes ne peut que penser qu’il se trouve face à l’héritage d’un géant. Et qu’il nous appartient de perpétuer son message. Sans oublier, toutefois, que l’idée même qu’il proposait de ce que signifie être chrétien pose à chacun de nous une question: si nous avons vraiment ou non les épaules assez larges pour porter la dignité du baptême.

Giuseppe Sacco