Les négociations d’Urumqi entre l’Afghanistan et le Pakistan, organisées par la Chine en avril après des mois de tensions et d’affrontements le long de la frontière entre les deux pays, n’ont donné lieu ni à des accords formels ni à des déclarations particulièrement significatives. Ce statu quo apparent peut être interprété de manière partiellement positive. Dans un contexte marqué par des raids transfrontaliers et des accusations réciproques de soutien au terrorisme – qui a culminé, le soir du 16 mars 2026, par un bombardement sur Kaboul qui a touché un hôpital et causé, selon les autorités afghanes, environ 400 morts et plus de250 blessés –, le silence à l’issue des pourparlers témoigne de la volonté d’éviter une rupture diplomatique, de maintenir ouverts les canaux de communication et de reporter une synthèse politique à une phase ultérieure.

La Chine, pour sa part, a confirmé une approche axée sur une médiation discrète, attentive à la sécurité du Xinjiang et à la stabilité des corridors régionaux, mais prudente quant à l’imposition de solutions venues d’en haut, probablement pour éviter de mettre l’une des deux parties dos au mur. Dans leur issue provisoire, en somme, les négociations d’Urumqi reflètent efficacement la situation actuelle : un équilibre précaire, dépourvu de solutions structurelles, qui risque de raviver des dynamiques d’instabilité, au moins au niveau régional.

Dans l’ombre de la guerre au Moyen-Orient, près de cinq ans après le retour des talibans au pouvoir, l’Afghanistan reste l’un des nœuds non résolus de l’ordre international. Le retrait occidental n’a ouvert la voie ni à un processus de stabilisation ni à une réintégration progressive du pays, mais a plutôt laissé en héritage une sorte de chaos tranquille : un contexte traversé par des tensions latentes, des ambiguïtés stratégiques et des fragilités structurelles. C’est dans ce contexte que le régime a intensifié son action sur le plan de la diplomatie régionale, dans le but de contenir les risques et de briser, au moins partiellement, l’isolement de facto dans lequel il se trouve.

L’accord conclu avec le Kazakhstan visant à porter le commerce bilatéral à trois milliards de dollars par an (contre 500 millions actuellement) constitue une tentative d’intégrer l’Afghanistan dans un réseau d’interdépendances économiques qui rendrait son isolement complet plus coûteux. C’est dans ce contexte que s’inscrit également le projet ferroviaire Towrgondi–Herat–Kandahar–Spin Boldak, axe central du corridor dit CASA (Asie centrale–Asie du Sud) : pour Kaboul, cela signifie se positionner comme un espace de transit et non plus seulement comme un problème de sécurité.

Une dynamique similaire est évidente dans les relations avec l’Ouzbékistan : intensification des relations commerciales, extension des facilités douanières et investissements dans des nœuds logistiques clés tels que le port ferroviaire de Hairatan, dans le but de porter le volume des échanges à cinq milliards de dollars. Il convient de noter que ces accords ont été conclus en l’absence de reconnaissance formelle du gouvernement afghan par Tachkent, ce qui confirme un régionalisme pragmatique dicté davantage par des impératifs de sécurité et de stabilité que par une légitimité politique.

Ce pragmatisme régional ne trouve toutefois pas d’écho au niveau mondial. Les grandes plateformes multilatérales – ONU, G20, institutions financières internationales – et les gouvernements occidentaux continuent d’adopter une posture de méfiance ouverte à l’égard du régime taliban, qui n’est pas purement idéologique, mais repose sur des éléments structurels : absence d’inclusivité politique, violations systématiques des droits de l’homme et répression à l’encontre des médias indépendants.

En 2021, après le retrait chaotique des forces étrangères et l’effondrement du gouvernement qu’elles soutenaient, certains analystes avaient émis l’hypothèse d’une possible réalité « Taliban 2.0 » : moins extrémiste, plus soucieuse de la gouvernance et de la non-ingérence régionale. Cette attente s’est rapidement révélée illusoire : si l’Afghanistan actuel semble loin du sanctuaire d’Al-Qaïda qu’il était dans les années 1990, à tous les autres égards, l’optimisme de ces analystes révèle toute sa naïveté précipitée.

L’exclusion systématique des femmes de l’enseignement secondaire et universitaire, de la fonction publique et de vastes secteurs de la vie économique et culturelle n’est pas seulement une discrimination odieuse, mais un facteur d’auto-marginalisation structurelle. Elle témoigne du refus du régime de se conformer aux conditions minimales posées par la communauté internationale.

Pour compléter le tableau, s’ajoute le problème de la corruption, qui sape l’un des piliers rhétoriques du mouvement taliban. Au cours des deux dernières années, une série d’accusations et de démissions a impliqué des ministres et de hauts fonctionnaires, en particulier dans les secteurs de la justice et de la santé. Au sein d’un pouvoir totalitaire qui impose un contrôle policier de l’information, le fait que ces dénonciations aient trouvé un écho médiatique et aient, dans certains cas, débouché sur de véritables scandales, témoigne de l’existence de fractures internes, de rivalités de pouvoir et de pratiques clientélistes qui renforcent la méfiance des acteurs extérieurs.

L’Afghanistan d’aujourd’hui évolue sur une ligne de crête. La diplomatie régionale de Kaboul apparaît davantage comme un mécanisme de survie que comme un projet de réintégration dans l’ordre international. D’ailleurs, rien ne laisse penser que ce dernier soit un objectif : les dirigeants semblent imperméables aux pressions extérieures et indifférents au coût politique, humain et économique de ce repli sur soi. L’Afghanistan reste un facteur d’instabilité potentielle, maîtrisé mais non résolu.

 Francesco Segoni