Bruno Clément-Bollée

En 1960, avec les indépendances retrouvées, l’Afrique hérite d’une organisation tout à fait nouvelle pour le continent, celle des États, avec des frontières bornées. Ces dernières correspondaient alors à celles que les ex-colonisateurs avaient tracées pour délimiter les limites géographiques de leur présence. Loin de refléter la réalité humaine du continent, ces frontières n’obéissaient qu’à une logique politique établie sur des rivalités entre voisins. Au moment des Indépendances, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) avait recommandé le respect absolu du principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation pour délimiter entre eux les pays du continent. A l’époque, ça n’était que sagesse. Certes, le découpage était loin d’être satisfaisant – ethnies séparées, groupes culturellement et historiquement antagonistes forcés à vivre ensemble, frontières incohérentes jusqu’à l’absurde comme la bande de Caprivi ou l’impasse de Cabinda – mais chacun imaginait l’impossible jeu de tractations à mener pour atteindre la perfection frontalière que souhaitait chaque partie. Aujourd’hui, le principe semble avoir trouvé ses limites. Après tout, « l’histoire humaine, c’est l’histoire des frontières qui se déplacent » comme le relève l’homme de lettre !

Notre monde est affolé. Des événements aux conséquences planétaires se succèdent, sans répit, qui désorganisent tous azimuts et à grande échelle. Certains, climatiques, traduisent des changements environnementaux profonds, quand d’autres, sanitaires, montrent la porosité d’un monde devenu impossible à cloisonner. Personne n’y peut rien. En revanche, les événements politiques et sécuritaires eux s’accélèrent et se compliquent du fait d’un changement notable de la façon de régler crises et contentieux. Désormais, la force remplace le droit et l’ordre international peine à faire entendre sa voix dans un jeu où chacun ne peut plus compter que sur lui-même. Cela ne sera pas sans conséquences.

Justement, en Afrique, des conflits anciens perdurent, sans solution pour les résoudre. Certaines situations sont devenues à ce point inextricables que ceux en charge de les régler admettent aujourd’hui leur totale impuissance à peser d’une façon ou d’une autre en vue d’atteindre un modeste début de résultat. Aussi, des voix africaines s’élèvent pour proposer un ultime recours en termes de procédé de règlement, la séparation physique des belligérants. Ils proposent ni plus ni moins un redécoupage des frontières. Soudan, Mali, Libye, Ethiopie, Congo Démocratique (RDC), Somalie, … pourraient être concernés.

Cette affaire n’est pas nouvelle. A la fin de la Guerre Froide, une première entorse au principe sacré avait déjà été admise quand, en 1991, l’Erythrée fut créée. Quelques années après, l’Union Africaine, successeur de l’OUA, dérogea à son tour à la règle, sur pression américaine, pour reconnaître la nécessité de couper l’immense Soudan originel en deux entités, Soudan du Sud et Soudan actuel. Cela veut clairement dire qu’un recours à ce procédé n’est pas absurde, ceux qui le prônent aujourd’hui méritent attention. Curieusement, c’est pour deux raisons opposées que la pression s’applique pour modifier les frontières. Le droit de la force d’une part, poussant les puissants à agir par intérêt pour s’emparer de ce qu’ils ne peuvent obtenir par la négociation. La force du droit d’autre part, quand l’épouvantable et l’inadmissible affectent à ce point des populations désespérées que la honte accumulée plus que la compassion spontanée presse pour agir.

Dans un cas comme dans l’autre, les frontières bougeront. Sans mésestimer l’ampleur des conséquences potentiellement engendrées, il n’est pas inutile d’examiner les cas les plus emblématiques, ne serait-ce que pour nous préparer à ces changements géographiques.

Au Soudan nouveau, fruit de la partition de 2011, la guerre est présente depuis longtemps, mais celle qui a cours actuellement tient vraiment de l’absurde et de l’épouvantable. Depuis le coup d’Etat de 2021, chassant le seul président élu de l’histoire de ce pays, deux généraux alliés se sont imposés sur la scène nationale, dont l’auteur du coup de force. Hélas depuis trois ans, ils s’affrontent à mort. Le premier tient l’est du pays quand l’autre tient l’ouest. Des pays extérieurs soutiennent chaque camp et contribuent à entretenir le conflit en fournissant armes et munitions en quantité importante. Aucune tentative de médiation n’a pu fonctionner, les deux généraux campent sur leur position. Les massacres, tueries, viols, exactions sont incessants et la population épouvantée fuit les zones de combat, désespérée. Pour l’ONU, la situation au Soudan est la pire catastrophe humanitaire en cours aujourd’hui. Au-delà de la guerre, les habitations ne sont plus que ruines, les réseaux d’adduction d’eau sont totalement détruits et les épidémies (dont le choléra) foisonnent. La situation est devenue totalement incontrôlable et insupportable. Dans les enceintes internationales, certaines autorités n’hésitent plus à avancer l’idée d’une nouvelle partition du pays, seule solution d’après elles pour séparer les camps, figer les combats et espérer ainsi régler définitivement l’affaire. L’entité occidentale regrouperait les deux Darfour et les deux Kordofan, celle orientale engloberait le reste. Cette séparation se ferait donc est-ouest quand celle de 2011 était nord-sud. Bienvenue au Soudan Occidental et au Soudan Oriental !

Au Mali, la chose pourrait se faire… naturellement, du fait de l’évolution de la situation sur le terrain. En effet, ces jours derniers, les terroristes religieux du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) se sont alliés aux Indépendantistes de l’Azawad pour nuire par la force aux autorités maliennes. L’Azawad, au nord du Mali, regroupe des populations touarègues, mais aussi arabes, peules… Leurs forces respectives ont pu s’emparer de tout le nord malien ou presque, obligeant les garnisons locales, pourtant renforcées par les mercenaires russes de l’Africa Corps, à capituler et quémander leur propre désengagement. Sans réaction des autorités maliennes, la partition sera bientôt actée. Bienvenue à l’Azawad !

En Libye, on se bat depuis l’écroulement du pays et la disparition du président Khadafi. Là encore, deux entités rivalisent de cruauté, le Gouvernement d’Union Nationale (GUN) à l’ouest et les troupes du Maréchal Aftar à l’est. Familles et clans vivent habituellement de façon anarchique et belliqueuse depuis la nuit des temps dans le grand désert libyen. Si Khadafi avait réussi à s’imposer et à créer une certaine unité nationale par un subtil jeu d’alliances, il n’en est pas de même aujourd’hui. Là encore, une séparation est évoquée comme possible recours pour retrouver la paix. Bienvenue à la Tripolitaine et à la Cyrénaïque !

Le cas de l’Ethiopie est plus complexe. Cette guerre-là n’a pas encore démarré et relève à ce stade du seul déclaratoire. En effet, on se souvient que, depuis la création de l’Erythrée en 1991, l’Ethiopie a perdu son débouché sur la mer Rouge. Or ce grand pays, fort d’une population qui avoisine les 100 millions d’âmes, rencontre depuis la création de ces nouvelles frontières d’énormes difficultés pour s’approvisionner. Aujourd’hui, un accord avec Djibouti, très onéreux pour l’Ethiopie, lui permet d’utiliser dans des conditions difficiles la voie ferrée et un unique axe routier reliant les deux capitales. C’est notoirement insuffisant. Cette dépendance de ses voisins (Erythrée, Djibouti, Somalie) pour sa propre survie qui la rend vulnérable est devenue insupportable pour son Premier ministre. Aussi, ce dernier a récemment déclaré que, ne pouvant se passer d’un débouché et devant l’indifférence de la communauté internationale à l’aider sur le sujet, son pays considérait légitime de pouvoir recourir à la force. Il vise le couloir d’Assab, au sud de l’Erythrée, principal débouché déjà bien équipé de l’Ethiopie sur la mer Rouge durant la Guerre Froide. Une guerre interne au Tigré, province nord de l’Ethiopie, mobilise pour un bon moment l’armée éthiopienne, empêchant le Premier ministre de passer à l’acte. Bienvenue quand même à la potentielle Ethiopie augmentée, au détriment de l’Erythrée diminuée !

En RDC, on se bat rudement depuis plus de trente années à la frontière est du pays, dans les provinces du Kivu et de l’Ituri. L’armée d’un pays voisin, le Rwanda, aidée par une milice locale créée pour l’occasion, le M23, a conquis en RDC un vaste territoire pour, selon le président rwandais, créer une zone de protection empêchant un nouveau génocide des Tutsis dans son pays. En fait, le prétexte lui permet surtout de justifier sa présence pour piller allègrement les riches ressources minières locales (coltan, niobium…). Le président de RDC enrage, menace, vitupère, supplie la communauté internationale, mais rien n’y fait. La zone est tellement isolée du pouvoir central congolais qu’il ne peut intervenir qu’au prix de grandes difficultés, logistiques notamment. Les combats sont meurtriers et les populations vivent l’enfer au quotidien. Les multiples plans de paix imaginés, les forces de l’ONU déployées et même les efforts de médiation transactionnelle d’un président Trump (sur fond de récupération de Terres Rares), n’ont rien pu régler. Progressivement, l’idée d’une partition, négociée ou non, se dessine. Bienvenue au Rwanda augmenté du Tutsiland au détriment d’une RDC diminuée !

Le cas de la Somalie est probablement le plus complexe. Dans ce pays mono-ethnique, le seul d’Afrique, partout on partage culture, langue, religion et pourtant l’unité nationale n’a jamais pu prendre racine. L’explication tient dans la structure sociale locale, elle est essentiellement clanique. Mais chaque clan suit son propre code de règlement, incompatible avec ceux des clans voisins. Tout différend interclanique exige alors, pour son règlement, de payer le prix du sang. Aussi les querelles incessantes virent vite au cauchemar sur le terrain. A la fin de la Guerre Froide, livré à lui-même, le pays a éclaté. Depuis, chaque clan tente de se structurer en interne, replié sur ses propres frontières, Somaliland, Puntland, Shebelleland, Jubaland…  Cette organisation correspond à une sorte de mouvement naturel, obéissant aux réalités de cultures locales ancestrales. Ignorant ou méprisant ces réalités, la communauté internationale tente depuis trente-cinq années d’imposer une unité nationale, en vain. L’engagement d’une force onusienne au milieu des années 90 a d’ailleurs viré au drame et définitivement dégoûté les Etats-Unis de participer à ces missions internationales. Aujourd’hui l’anarchie est totale en Somalie, la guerre incessante, compliquées par les terroristes religieux d’Al Shebaab, bref, l’enfer est total pour la population. Un des clans, les Issaks installés au Somaliland, a proclamé l’indépendance de cette région, reconnue le mois dernier par Israël. Pour des raisons politiques, d’autres pays pourraient également reconnaître le Somaliland, à l’exemple de l’Ethiopie, pour négocier un possible débouché sur la mer Rouge, ou les USA pour des négociations transactionnelles dont le Président Trump a le secret. Bienvenue au Somaliland au détriment d’une Somalie diminuée.

Bien sûr, tout cela ne se fera pas sans conséquences, celles prévisibles mais aussi celles qu’on ne peut à ce stade imaginer. A cet égard, le remède pourrait être pire que le mal. Edouard Herriot avait prévenu, « entre les peuples et entre les hommes, le problème du mur mitoyen est celui qui soulève le plus de difficultés ». Aussi des voix s’élèveront pour dénoncer la folie de remettre en question ce sujet. Il n’empêche, que ce soit par volonté de conquête d’un puissant ou par insupportable honte de voir des populations martyrisées, les frontières africaines vont bouger, bientôt ! Il faut nous y préparer.