Grégory Herpe

Ce que Witkoff et Kushner sont venus chercher

La paix, si on peut appeler ça comme ça, a un visage assez improbable depuis quelques mois.

Steve Witkoff, promoteur immobilier new-yorkais recyclé en émissaire de Trump pour le Moyen-Orient puis pour l’Ukraine. Jared Kushner, son gendre. Les deux hommes ont supplanté Keith Kellogg - l’envoyé spécial officiel pour l’Ukraine, général à la retraite, homme du dossier depuis le début - au point que Kellogg a fini par démissionner en découvrant qu’il avait été mis sur la touche sans qu’on ne le lui dise franchement. On ne rêve pas ça.

Zelensky les reçoit. Il les appelle. En décembre 2025, après Mar-a-Lago, il annonce que 90% d’un accord potentiel est ficelé - protocole de sécurité, accord économique, modalités d’un cessez-le-feu. Largement finalisé. Les 10% restants, c’est le territoire. Ce que la Russie contrôle : environ 20% du territoire ukrainien. Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, Kherson. Des oblasts entiers dont Moscou exige la reconnaissance formelle comme condition à tout accord. Zelensky a répété en mai dernier qu’il ne signerait rien qui entérinerait ces annexions illégales. Pas de cessez-le-feu sans garanties de sécurité solides.

La boucle est connue. Elle tourne depuis des mois. Le milieu de la partie, disait le Black Sea Security Forum d’Odessa il y a un an, où j’étais invité - on y est encore.

La question du mandat, ou comment Poutine négocie par procuration

En mai 2024, le mandat présidentiel de Zelensky a expiré. Il gouverne sous loi martiale, ce que la Constitution ukrainienne autorise - les élections sont interdites en temps de guerre. Poutine utilise ça à chaque occasion : l’interlocuteur est illégitime, dit-il. 59% des Ukrainiens font confiance à Zelensky selon unsondage du KIIS fin 2025. C’est plus que la plupart des dirigeants européens en temps de paix. Mais le narratif russe existe, circule, alimente des discussions dans certaines chancelleries occidentales peu à l’aise avec le flou institutionnel.

Washington avait poussé pour des élections d’ici mai 2026. Kyiv a répondu par un groupe de travail parlementaire et une formule : pas d’élections sans cessez-le-feu, pas de cessez-le-feu sans garanties. La porte reste entre-baillée. Juste assez pour que personne ne puisse accuser Zelensky de la fermer.

Ce que Poutine a raté militairement - détruire l’État ukrainien - il cherche à l’obtenir par la mécanique diplomatique. Déstabiliser la légitimité de l’interlocuteur. Occuper l’espace institutionnel que la guerre a laissé ouvert. Les Ukrainiens ont compris le jeu. Ils y jouent aussi.

Evian, Ankara - l’agenda qui compte

Ce mois de juin, la diplomatie ukrainienne est en surrégime. Le 7 juin, Zelensky à Londres avec les trois grandes puissances européennes — déclarations communes, promesses d’armement, ultimatums à peine voilés à Moscou. Le 10 juin, les dirigeants nordiques et baltes soutiennent l’“adhésion irréversible” de l’Ukraine à l’OTAN. Le mot “irréversible” fait tout le travail - il court-circuite les atermoiements futurs.

Le 16 juin, Évian-les-Bains, G7. Macron a invité Zelensky. Soutien militaire, pression sur l’économie russe, cohésion d’une alliance que Trump fragilise par intermittence.

Et le 7 juillet, Ankara. Le sommet de l’OTAN au complexe présidentiel de Beştepe. Trente-deux chefs d’État. Kyiv demande une feuille deroute datée vers l’adhésion - des jalons, pas des déclarations de principe. Les États-Unis freinent. L’Europe pousse. La Turquie d’Erdoğan, pays hôte, joue sa propre partition entre Moscou et Washington. Ce que l’Ukraine obtiendra à Ankara déterminera ce qu’elle peut concéder ou non dans les négociations de paix. Les deux agendas sont liés à la hanche.

Ce que “90% d’accord” signifie vraiment

Dire que 90% d’un accord est conclu, c’est aussi dire que les 10% restants sont l’essentiel.

On peut s’entendre sur les protocoles, les corridors économiques, les modalités techniques d’un cessez-le-feu. On ne peut pas s’entendre sur la terre. La terre, c’est le début du conflit, la raison pour laquelle des centaines de milliers de personnes sont mortes depuis 2014.

Poutine a besoin d’une victoire lisible domestiquement. Retenir les territoires occupés est la version minimale de cette victoire. Zelensky ne peut pas signer une paix qui ressemble à une défaite - pas après quatre ans, pas avec une armée qui tient, pas sans fracturer l’Ukraine de l’intérieur.

C’est aussi ça que j’ai vu dans le ciel flamboyant de Kyiv cette nuit de mai.

Les drones, les traînées lumineuses, le souffle dans la poitrine. Et quelque part au-dessus de moi, un Orechnik qui traversait l’atmosphère à une vitesse que l’œil ne peut pas suivre, capable de transporter ce que personne ne veut nommer à voix haute.

Le musée de Tchernobyl brûlait pendant que les diplomates s’appelaient.

Les enfants de Brovary dormaient dans leurs abris.

Sous les écoles de Kharkiv, les cahiers attendaient lelendemain matin.

Voilà l’Ukraine en mai 2026. Pas un symbole. Pas une leçon. Un pays qui tient - et qui se demande, à juste titre, ce que le reste du monde attend vraiment pour lui dire pour combien de temps encore. (2 - fin)