Eric Djabiev

Effacer l’affront d’un siècle d’humiliations

Comment le pouvoir chinois peut-il concilier une volonté de puissance et l’offensive dans les relations internationales avec l’affaiblissement potentiel de son armée ?

Tout d’abord, la volonté de puissance de la Chine n’a jamais été aussi forte. Le moteur de cette volonté est toujours aussi puissant : effacer un siècle d’humiliation coloniale occidentale. Entre parenthèses, un homme politique français important, qui est pourtant candidat à la présidentielle de 2027, a affirmé que la colonisation était positive, comme l’avait fait en 2012 un président français…

Pour comprendre la violence de cette humiliation, il faut rappeler que la Chine a été, pendant 2 000 ans, la première puissance mondiale. Cette humiliation coloniale par l’Occident commence en 1840 avec les Anglais, qui veulent forcer l’Empire chinois à acheter leur opium des Indes, excédentaire. C’est le début de la guerre de l’opium, au cours de laquelle la marine britannique écrase l’armée impériale. Celle-ci était très inférieure technologiquement. La Chine était fermée au commerce avec l’Occident. L’Occident colonial oblige l’Empire chinois à signer des traités inégaux et humiliants. La Grande-Bretagne prend le contrôle du port de Hong Kong. Pour les Chinois, c’est le « siècle de l’humiliation », qui prend fin avec la création de la République populaire de Chine en 1949. La Chine du XIXe siècle est dépassée par l’Occident, économiquement et militairement, car elle n’a pas pris en compte la révolution industrielle, contrairement au Japon.

La volonté de laver cette humiliation séculaire est aujourd’hui le moteur de l’action géopolitique offensive de la Chine populaire. Dans la géopolitique mondiale, la Chine veut apparaître comme attachée à la paix et à la stabilité.

La stratégie adoptée est fortement influencée par le plus grand théoricien chinois du IIIe siècle avant J.-C., Sun Tzu. Son ouvrage, L’Art de la guerre, est un traité de stratégie inégalé, sauf peut-être par Clausewitz et Machiavel. En effet, Xi Jinping s’en inspire comme d’un maître à penser. Il s’agit de vaincre sans combat, en utilisant tous les moyens, sauf la guerre, si possible. C’est vaincre avec la ruse, la duperie, le secret, le renseignement et la patience. Il faut donc avant tout éviter l’affrontement direct.

La Chine, dans le cadre géopolitique, se présente comme une puissance porteuse de paix et de stabilité, non agressive. Par exemple, pour Taïwan, la patience est la règle, en multipliant les influences politiques afin de faire gagner l’opposition pro-Pékin aux prochaines élections présidentielles de 2028. C’est pourquoi la dirigeante de l’opposition pro-chinoise vient d’être reçue à Pékin.

Étant donné la crise de l’institution militaire chinoise, Pékin est moins belliqueux, ayant abandonné pour l’instant une rhétorique violente accompagnée de menaces et de manœuvres militaires intimidantes. Actuellement, le repli se fait sur l’hypothèse d’un potentiel blocus et sur la diffusion de l’idée d’un blocus de l’île, davantage assuré par les garde-côtes que par la marine chinoise.

Étant donné le rôle économique de Taïwan dans les semi-conducteurs les plus avancés, et sa première place mondiale toujours maintenue et non menacée à court terme, les États-Unis ne sont pas prêts d’abandonner l’île à Pékin.

Toute l’industrie très performante de l’IA américaine dépend totalement de Taïwan et de sa société TSMC. Cette dernière domine toujours le marché des puces les plus performantes, indispensables pour les IA. Taïwan a su conserver son « bouclier de silicium » qui la protège.

Le pouvoir chinois ne souhaite pas devenir, pour l’instant, la première superpuissance mondiale. Il pense qu’une dualité de pouvoir pour diriger le monde est préférable. Cette idée de Xi Jinping a été refusée par Biden, comme par les autres présidents américains. Les États-Unis veulent dominer le monde sans partage, leurs alliés de l’OTAN étant toujours une force d’appoint.

Pour devenir la première puissance économique mondiale, le régime chinois mène une guerre économique principalement contre les États-Unis, mais aussi contre l’UE. La réussite industrielle chinoise était manifeste lors de la dernière foire industrielle de Hanovre, en Allemagne. Sur 4 000 exposants, les Chinois étaient représentés par 1 145 entreprises, l’Allemagne par 1 263, les États-Unis par 100, mais la France seulement par 35.

Les points forts de l’économie chinoise se situent dans la révolution numérique : IA, robotique, batteries (les plus rapidement rechargeables), voitures électriques (50 % de leur parc), panneaux solaires (90 % du monde) et éoliennes (100 % du monde). La force de cette industrie est basée sur une planification concentrée sur les industries de haute technologie. Cette planification est à la fois militaire et civile, avec des moyens financiers énormes de l’État chinois. Cette puissance s’appuie sur de nombreuses écoles d’ingénieurs et sur le contrôle des terres rares, aussi bien pour leur extraction que pour leur raffinage.

La planification est un élément essentiel de la puissance économique chinoise. Elle gère le contrôle et la sécurisation de ses approvisionnements et de ses exportations par les nouvelles routes de la soie, les « BRI ». Ces dernières, qui traversent l’Asie centrale, jouent un rôle de plus en plus important dans le contexte de guerre avec les États-Unis. Elles passent surtout par le Kazakhstan et le Turkménistan, à partir de la province chinoise du Xinjiang, qui joue un rôle géopolitique majeur.

Cette route, pour l’instant, se termine à Téhéran. Le trajet terrestre met 14 jours, contre 40 jours par voie maritime. Ce corridor ferroviaire est en extension permanente. Ce sont des trains de conteneurs d’un kilomètre de long. On envisage prochainement un train quotidien.

L’Iran est indispensable à la Chine ; il est la « porte d’or ». Il constitue le débouché de la plupart de ces routes. Ensuite, le passage par la Turquie permet d’atteindre l’UE. Mais le tronçon qui doit relier Téhéran à la Turquie est à peine commencé.

La guerre autour du détroit d’Ormuz renforce le constat fait par la Chine de la fragilité des routes maritimes. Toujours dans l’anticipation, ce qui est l’un des grands atouts de la Chine, ces routes terrestres sont en construction depuis plus d’une dizaine d’années. Coïncidence ou non, l’Iran devait voir arriver en force, en 2026, ces routes, avec la multiplication du trafic ferroviaire.

La guerre des États-Unis contre l’Iran constitue une menace pour l’essentiel de ces routes. Les États-Unis insistent sur la menace de destruction des ponts iraniens. Il est évident que cette guerre a aussi pour but d’affaiblir la Chine, tant dans ses approvisionnements en pétrole que dans ses routes de la soie.

La Chine veut affaiblir géopolitiquement l’Occident en s’appuyant sur la coalition de la « nouvelle Bande des Quatre », sa véritable base, ainsi que sur les Suds, en particulier les « BRICS Plus ». C’est pourquoi un échec de la Russie, ou son effondrement, affaiblirait gravement la Chine.

L’économie russe est actuellement en grandes difficultés. Mais, en théorie, le droit international est défendu par Pékin, qui demande une réforme du Conseil de sécurité au profit des Suds. Il ne s’agit pas de remettre en cause et de mettre en péril l’ONU, comme le fait Trump, mais d’essayer de la réformer.

Le rapprochement avec les BRICS et tous les Suds est également essentiel, progressivement et avec patience, là aussi. Il s’agit de rassembler autour de la Chine populaire tous les Suds ; elle se présente comme le porte-parole de la contestation d’un ordre mondial inégal. Elle dénonce un ordre mondial dominé par l’Occident, à la fois postcolonial européen et post-impérialiste américain.

Le rapprochement avec les Suds est aussi économique : création d’une nouvelle monnaie commune, encore à l’état d’ébauche, et d’une nouvelle banque mondiale face à la Banque mondiale.

Le pouvoir chinois ne souhaite pas devenir la nouvelle superpuissance mondiale à la place des États-Unis. Cela supposerait, historiquement, la nécessité d’un engagement militaire mondial, comme celui des États-Unis aujourd’hui. Il subsiste toujours une crainte liée aux fragilités de la Chine. En revanche, devenir la première puissance économique mondiale consoliderait l’État chinois.

Dans la guerre de l’ombre, tant géopolitique qu’économique, que se livrent les deux premières puissances mondiales, la Chine est gagnante pour l’instant. Sur le terrain économique, le contrôle des terres rares est un atout majeur. Seule l’IA américaine semble, pour l’instant, tenir tête aux Chinois.

En termes géopolitiques, la politique actuelle de Trump affaiblit le camp occidental en multipliant ses attaques contre ses alliés. Enfin, le bilan de la guerre menée contre l’Iran est négatif pour les États-Unis. De nouveau, la guerre asymétrique a montré ses atouts face à une grande puissance qui, trop sûre d’elle-même, s’est engagée de fait dans une aventure périlleuse.

La faiblesse stratégique est réelle dans l’incapacité à comprendre la résilience d’un pays à l’histoire millénaire et porteur d’une véritable civilisation, malgré la terrible répression exercée par le régime chiite sur son peuple.

Il y a une incapacité totale à comprendre les liens très forts entre ces quatre régimes totalitaires autour du régime chinois. L’Iran a reçu de la part de ses alliés une aide décisive et, d’autre part, grâce aux nouvelles routes de la soie liées à la Chine, les routes continentales permettent à l’Iran de résister au blocus.

Cette séquence géopolitique marque une étape importante dans l’affaiblissement du camp occidental face à une Chine gagnante. Celle-ci, grâce aussi à ses capacités d’anticipation, s’est préparée à un blocus des voies maritimes.

Xi Jinping veut rester dans l’histoire de son pays comme le premier dirigeant ayant commencé le « siècle d’humiliation de l’Occident », qui doit laver l’affront du siècle d’humiliation vécu par la nation chinoise du fait des pratiques coloniales occidentales. (Episode 2/2. Fin)